24 Oct 2020

Problems Solving - Hommage à Mgr Dieudonné M'Sanda

Quand j'étais enfant à Kenge entre 1965 et 67, j'habitais chez un oncle maternel la première année et chez un oncle maternel la deuxième année. Relativement tôt, j'ai appris à faire beaucoup de choses par moi-même comme repasser mes habits, chercher des touches sur la route asphaltée, faire des tsonda et autres pièges à rats. J'ai appris surtout à nager, et aussi à me battre et à frapper. J'ai même une fois suivi par la police pour avoir frappé un congénère qui m'avait insulté. Bref, j'ai grandi comme tout enfant qui, sans l'influence des adultes et de l'église, pouvait sans doute tomber dans la déchéance ambiante de l'époque. Encadré par Ben Van den Boom, je me suis fait servant de messe à Saint-Esprit et petit chanteur dans les PCDK. La force des choses a fait que je me débrouille assez adroitement, mais j'ai surtout appris à me défendre et à être moi-même. Bon élève, fils d'enseignant, j'aimais l'école que je ne manquais jamais. A mon retour de Kinshasa fin août 65, sous la surveillance de Mbuta José Kimbuta d'heureuse mémoire, j'avais une malle pleine d'habits neufs que je fermais prudemment. Voilà qu'un oncle qui m'a obligé de lui remettre les clés, détournait mes belles culottes et chemises pour d'autres. Je décidai du jour au lendemain à son grand étonnement d'aller confier ma malle à un autre oncle. J'avais ainsi coupé l'herbe sous les pieds de cet oncle abusif. Lorsque mon père apprit cela, il s'écria admiratif: "Tu ne te laisse(ra)s jamais marcher sur les pieds". Effectivement, je ne me laisse pas piétiner. J'ai développé la patience comme vertu alors que je ne suis pas naturellement patient. J'ai appris à résoudre mes problèmes, et c'est aussi cela mon défaut. Je sors de mes gonds dès que quelque chose ne marche pas dans le sens de mes voeux. Mes proches le savent. 

Je fais cette réflexion en pensant à Mgr Dieudonné M'Sanda dont nous commémorons le décès survenu il y a 19 ans. Paix à son âme! Cet homme de Dieu, ou bien on l'aimait ou bien on le détestait. Il avait comme tout homme d'énormes qualités et des défauts. Beaucoup l'ont détesté à cause de sa rigueur et de son intransigeance. J'ai eu le bonheur d'être à son côté, de bénéficier directement de sa bonté et de sa sagesse. Il m'a appris à travailler. Son influence m'a marqué à jamais. A chacune de mes visites à Kenge, je ne manque pas de passer m'incliner à sa tombe. Comme fils, j'ai subi et supporté ses humeurs. Que des fois révolté pour un traitement que je jugeais injuste, je me résolvais de m'absenter de l'évêché. Il m'a appris à être un homme, à être entièrement responsable de mes actes. Surtout à être pratique et réaliste. J'étais son factotum: conseiller, prédicateur, surveillant des constructions, gestionnaire de la pharmacie, directeur de Caritas et du Cerca. Je lui planifiais des voyages en Europe, facilitais des contacts avec des partenaires. Il m'a aussi confié de choses que je ne révélerai jamais. Je sais qu'il a sans doute dû souffrir lorsque je lui ai présenté ma renonciation au sacerdoce. J'estime cependant que cette grave décision n'engageait que moi-même devant Dieu. Ma décision était ferme quoique des proches déçus aient tenté sans succès de me faire changer d'idée. Problem solving. Peu de temps après nous avons retissé nos bonnes relations; il avait même pensé à me rendre visite à Berlin où j'enseignais, n'eût été ma venue à la Barbade. 

Je confiais ce matin à Ma Fleur de Cactus: "Un jour de janvier 86 j'ai cassé ses deux thermos d'eau. On était au premier pélerinage Anwarite à Isiro. Le comité permanent y avait lieu. Il est resté coi. Problem solving. J'ai acheté un thermos de secours. C'est seulement au retour à Kin que son chauffeur m'apprendra qu'il n'était pas content." C'est aussi cela Mgr M'Sanda d'heureuse mémoire. J'ai évoqué dans mon esprit des événements partagés depuis Kalonda, Kenge, Rome, Overijse, Fribourg et la toute dernière fois que je l'ai vu. Je pense à tout le bien qu'il m'a fait depuis ma formation secondaire à Kalonda (69-75) et philosophique à Mayidi (75-78), le baccalaureat en théologie (79-82) et la licence à Fribourg (87-92). Il m'a encouragé à apprendre la dactylographie et les langues. Il a financé mon cours d'allemand à Goethe Institut à Rome, Via del Corso. Problem solving, il n'a pas payé pour mon cours d'anglais à Londres ni mon doctorat. Ngolu zama comme aurait Papa Fidèle, mais il en a posé les fondations. Je n'oublierai jamais le travail rabattu au secrétariat depuis la procure jusqu'à l'évêché (82-87). Ma reconnaissance est profonde, indeffectible. Je m'arrête là. Que son âme repose éternellement en paix!  

21 Oct 2020

Maspick n’est plus

21 octobre.  "Maspic est finalement décédé cette nuit à Manzau/Kenge. Vous recontacterai après; suis en réunion communautaire" (Abbé Ghislain Mukanu)

"Paix à son âme". Merci pour la photo. 



Wenda mboti Christophe Mabundi, mwana Kha Kahiudi. Choro choro!

20 Oct 2020

Problems Solving

Voilà une leçon que j'ai apprise jeune. Très jeune même, car j'y fus mis à l'épreuve déjà dans mon enfance. Pendant toutes mes années du petit séminaire, je n'étais responsable d'une fonction qu'une seule: en 4e année j'étais nommé vice-bidel général. Une fonction qui me permit d'exercer une portion d'autorité sur mes copains et l'école. A ce titre, lorsque le titulaire était indisponible, je lisais les noms des punis, organisais les promenades, m'occupais de l'ordre. Le 3 juin 73 par ma faute (?) puisque j'étais absent occupé à réunir des chaises, Mgr Hoennen n'occupa pas la place d'honneur qui lui était réservée. Je fus le seul à être blâmé par les autorités et mes condisciples. Les élèves de 5e avaient saboté la fête, et je n'ai pas réussi à les mobiliser. J'appris la leçon. J'ai appris un mot: "organiser."

Depuis ce temps, j'ai appris à résoudre les problèmes, à trouver des solutions et pour les autres et pour moi-même. Je n'attends pas de manne du ciel, je me bats sur le tas et me sors  tant bien que mal des situations parfois difficiles que j'affronte dans la vie. Je suis tellement devenu conscient de cette capacité que je ne compte sur personne et ne dépends de personne en ce qui concerne ma vie. Est-ce si vrai? Des gens ont cherché à me dompter, à diriger ma vie, je les ai écartés de mon passage en les neutralisant ou en quittant leurs zones d'influence. Vous comprendrez comment j'ai taillé ma voie dans les rocs, comment je suis battu pour me trouver là où je suis. Je ne prétends pas avoir réussi, mais au moins d'être demeuré moi-même. Contre vents et marées, je suis arrivé à réaliser quelques-uns de mes rêves de vie. Béni que je suis. Tout ce que je souhaite se produit souvent tel que je le souhaite. La providence résout les choses pour moi certes, mais il y a aussi mon propre impact, mon étoile. 

Il y a quelques mois j'ai appris la déchéance d'un quidam. Ce monsieur a fait fortune dans le diamant, mais se retrouve aujourd'hui sans le sou. Il excelle dans la mendicité au point de vous proposer des solutions qui vous pousseraient à voler ou à vous endetter rien que pour l'assister. Par ailleurs je sais qu'il un escroc hors pair qui n'hésite pas à déplumer ses amis. Il dit qu'il est un battant, mais ne réussit pas à résoudre ses problèmes fondamentaux, encore moins à imaginer une voie de sortie tellement il est criblé de dettes. Le voilà acculé à déranger les siens pour une mie de pain. L'incapacité de subvenir à ses besoins le rend inapte à la vie ordinaire, étranger à ce monde.

Critical thinking et problems solving sont des expressions-slogans prônés dans le monde pragmatique anglo-saxon. Ils constituent le tremplin de l'excellence et de la réussite. Toute formation intellectuelle ou humaine mène vers la pratique de ces deux slogans. Analyser une situation pour proposer des solutions concrètes, voilà ce qui caractérise un homme, l'homme tout court. Si l'Afrique ne s'en sort pas, c'est parce qu'elle attend de l'Europe et de l'Asie la solution à ses problèmes. Si l'Afrique n'a jamais décollé économiquement, c'est parce qu'elle est enlisée dans le schéma de la pauvreté lui tracée par des maîtres occidentaux et orientaux. L'Europe paternaliste pourvoit à ses besoins et reçoit en retour le droit de l'exploiter et de la soumettre à l'esclavage et à la colonisation. Mineure éternelle, l'Afrique dépendante reçoit de ses maîtres des dons mués en dettes colossales.

Problems solving, c'est le réalisme appliqué à la vie concrète. Un problème posé n'est pas éludé mais défié et résolu hic et nunc. Il n'est pas donné à tout le monde de décider ni de se prendre en charge. Logique du néocolonialisme à laquelle nous nous complaisons sans esprit critique. Devant une situation difficile, la raison conseille qu'on réfléchisse et imagine des voies concrètes de sortie. Problems solving, it is all what life is about. 


Bon anniversaire Maître Lubamba

"Je rends grâce à DIEU en cette date du 20 octobre, jour de mon anniversaire." (Maître Benoit Lubamba).

"Joyeux anniversaire cher Beau-frère. Amen Alléluia! Que l'Eternel vous bénisse et vous protège. Santé, sagesse, courage, succès, longue vie. Bonne fête!" Au nom des miens, je joins ma voix à celle de sa famille pour louer le Seigneur. Meilleurs voeux encore une fois.

19 Oct 2020

La pauvreté: un destin pour l'Afrique?

Tout semble indiquer que le mot Afrique rime avec pauvreté, misère, précarité, besoin, nécessité, etc. à tel point qu'il est inconcevable de tenir un autre discours sur ce continent et ses peuples. Télévisions, journaux, médias et films diffusent ces images d'une Afrique à jamais enlisée dans la pauvreté. Tout le monde, même les Africains eux-mêmes, trouve ce stéréotype normal. 

Permettez que je remonte à un épisode anodin mais assez significatif vécu en 1977. Grand séminariste à Mayidi, j'effectuais mon ministère pascal à la paroisse de Fatundu lorsqu'un jour, le Père Antoine Gessler SVD qui y était en visite de repos, me dit: "Tu crois qu'il n'y a pas de fleuve ni de forêt en Europe. La rivière Wamba et la forêt qui l'entoure ne servent à rien. En Allemagne la Forêt Noire est une source de revenus touristiques et économiques." Je parodie certes ses paroles, mais son message retentit encore à mes oreilles. Il repartit pour Bandundu avec le Père Meffert et son équipe de construction. L'eau, la terre, la forêt, il faut les transformer pour les rendre rentables, sources d'enrichissement. Tel était le message du curé de Nto-Luzingu, Bandundu, de l’époque.

Le vénérable missionnaire voulait en fait me dire que pour évoluer, il faut se passer de l'état naturel et privilégier l'esprit de la manufacture. Un citron tourné en limonade et vendu au marché crée de l'emploi, de l'indépendance et de l'inspiration pour ses producteurs. Plutôt que de servir de terrain  d'extraction, donc de la cueillette, il vaut mieux transformer ce produit en bien de consommation économique. En fait, c'est la rhétorique de l'Occident ainsi que tous les préjugés idéologiques et racistes qu’elle véhicule En d'autres termes: "Vous Africains êtes pauvres par votre propre faute: vous vous contentez de l'éphémère au lieu de veiller à l'inaltérable." L'immédiateté dans laquelle l'Africain a évolué ne lui a jamais laissé le temps de prendre du recul ni de décoller industriellement. L'Africain se laisse exploiter parce qu'il est fasciné par la puissance du maître esclavagiste, colonisateur et ses épigones. L'Européen paternaliste et eurocentrique ne lui laissera jamais le moyen de penser à sa libération ni de se développer. L’Européen étouffe le rêve de l’Africain en le maintenant dans son hégémonie. Il a même mission de le civiliser, de le rendre humain et artisan car, vivant dans une primitivité proche du singe, il n'est pas doué pour les sciences ni pour les techniques élaborées. L'école est devenue le moyen le plus efficace pour le mater et lui imposer sa manière de penser et de voir le monde. Colonisation mentale par une fascination magique. Le Blanc européen se montre supérieur au Noir parce qu'il maîtrise l’arme à feu et les lois de l'univers, parce qu’il rationalise son approche du monde. Il ne permettra jamais que le Noir atteigne son niveau intellectuel, mental ou moral. Il faut le maintenir dans la dépendance, dans l'émerveillement vis-à-vis de son maître à penser. Tous les moyens sont mis à profit pour pérenniser cet état des choses.

A l'indépendance, les fameux conseillers de nouveaux présidents africains formatés comme des traitres noirs qui ont pris la place des colonisateurs, ont tissé pour l’Afrique un monde complètement soumis à l'emprise de l'Occident. Là justement se trouve le vrai problème. Néocolonialisme! Avant la colonisation égale après la colonisation. Rien n'a changé au niveau mental. Or justement, il est presqu'impossible de changer une mentalité. On nous a mis dans la tête que nos ancêtres les Gaullois étaient un peuple fort qui a réussi à se libérer de l'emprise des Romains. Nous tenons à perpétuer la grandeur de notre peuple, c'est-à-dire de nos ascendants colonisateurs. Etre pauvre, c'est notre nature. Et pour l'Afrique christianisée, rien de mieux de répéter la lecon de nos maîtres. La pauvreté colle à la peau de l'Afrique, et on n'y peut rien. Rien? Nous ne sommes pas responsables de ce qui nous arrive. La pauvreté est inscrite dans notre destin. D’où la ruée vers les eldorados de l’Occident et de l’Orient.

Que réserve la semaine qui commence?

J'aime répondre à ces genres de questions par "rien". Niente, c'est le seul mot italien que, selon son épouse Jane, mon ami Philip connait. Ce qui n'est pas du tout vrai du moment qu'il adore les spaghetti, le parmesan et la piszza. Rien dans mon vocabulaire philologique n'a rien de négatif, c'est quelque chose. Au-delà de l'anecdote, cette semaine s'annonce comme la précédente laborieuse et chargée. Il faut bien le prétendre pour justifier sa raison d'être. Du boulot d'abord. Une lecon inaugurale au menu le jeudi 23 octobre. J'y reviendrai le moment venu. Plusieurs réunions en ligne, comme toujours. On s'y habitue de plus en plus. On a l'impression de travailler plus que de coutume car le rythme des messages emails est si contraignant qu'on est obligé d'y répondre ou réagir illico. Si on rate, on risque d'oublier, donc de ne pas traiter le cas qui est soumis. 

Que réserve cette semaine? Rien, plutôt tout. Des surprises ne manquent jamais à l'horizon. Il y a des urgences qui surgiront au fil des jours. Il y aura des imprévus qui meubleront le quotidien. Quelqu'un m'a dit l'autre jour qu'il savait comment sa journée commençais mais jamais comment elle finirait. Une constante remise à niveau comme dirait un autre. Une chose est sûre: il y a des anniversaires; et non des moindres. Mais je préfère les taire pour des raisons de commodité personnelle. Attention: ce blog est aussi le lieu d'un certain silence, ou de dire obliquement des vérités parfois évidentes. "Silence, on tue." On tue le temps... jusqu'à l'écheance fatale. Ce n'est pas moi qui le dis. Je n'ai rien dit. Je deviens conscient d'une surprenante évidence. Je travaille en tant qu'académique dans la logique de l'ordre colonial. 

Maintenir l'Afrique dans la pauvreté. L'Europe et l'Asie ne permettront jamais que l'Afrique se développe. L'Afrique subsaharienne ne se développera jamais tant qu'elle restera un lieu de prodution de matières premières. Tant qu'elle transformera jamais ses produits miniers et agricoles, elle restera pauvre, sous-développée. L'extraction des minerais ou pétrole ne sera jamais suivie d'une industrialisation, clé du développement. Je vais y consacrer ma réflexion pendant cette semaine. L'ordre colonial, ou mondial si vous l'entendez, veille à ce que l'Afrique en reste la, maintenue à son rôle de terrain exploité au profit de l'Ouest et de l'Est. Tel est le défi de l'Afrique. Vous comprenez pourquoi on vous impose des solutions pensées ailleurs pour vos problèmes? Nos politiciens, nos intellectuels comme nos paysans attendent tout du modèle occidental. Complices de notre propre sous-développement, voilà ce que nous sommes. 

Que nous réserve cette semaine? Des surprises, peut-être pas. Une semaine comme une autre. Le soleil se lèvera, la nuit tombera. Vive le flux et le flot naturels du temps!