11 déc. 2016

Yahya Jammeh ou le revers de la démocratie

Le 1er décembre 2016, le monde entier s'est réveillé émerveillé par la défaite du dictateur Yahya Jammeh au profit de Adama Barrow élu président de la Gambie. Le peuple a sanctionné 22 ans de pouvoir monolithique et de démolition des droits de l'homme. Le peuple a dit non au système dictatorial afin de permettre une vie nationale pacifique, juste et légale. Le dictateur a élégamment reconnu sa défaite. On l'a cru, on l'a applaudi, on l'a admiré, on a jubilé. Mais une semaine après s'est opérée une volte-face inimaginable dans l'histoire de la démocratie si elle en est une. Du jamais vu. Comme si le ridicule ne tuait pas, comme si le pays lui appartenait à lui seul, le président déchu rejette les résultats des urnes, nomme ou promeut 250 officiers militaires, et se proclame président de la république. Le monde ahuri crie au scandale. L'UA, l'UE comme l'ONU se mobilisent pour condamner et ramener le téméraire despote à la raison. 
Le sort d'un pays entier est suspendu aux humeurs d'un individu qui se permet tout, décide tout, sans égards pour ses compatriotes, sans respect pour le souverain primaire comme on dit en démocratie. C'est là que le bât blesse. On pratique la démocratie pour la forme, mais en réalité "On joue la comédie", titre d'une célèbre pièce du Béninois S. A. Zinsou. Celui-ci avait dépeint le commandant Chaka, mais on n'est pas loin de tous les dictateurs africains qui règnent depuis plusieurs décennies comme si le monde ne changeait pas. Le pouvoir corrompt, ne cesse-t-on de dire. Après vingt-deux ans de pouvoir sans partage, rien n'empêche qu'on ajoute cinq ou six voire dix tant qu'on est encore fort. Quoique Dos Santos ait renoncé à briguer un autre mandat en Angola, Mugabe, Obiang, Biya, Sassou, Kagame, et d'autres sont encore là, et n'entendent pas céder le pouvoir. Tous les arguments sont soulevés pour garder le pouvoir: changement de constitution, manipulation des résultats, corruption de la commission électorale qui n'a d'indépendant que le nom. La loi sur mesure! Aussi déconcertant et ahurissant que cela puisse paraître, cela s'est vu, cela se voit, cela se verra encore sur le continent africain. C'est le triste tableau que notre Afrique bien-aimée présente aux yeux du monde. On la dirait maudite depuis des siècles et pour des siècles.
Des stéréotypes et des clichés de type racial sont aisément évoqués pour tenter de justifier rationnellement ces dérives presque démentielles en ce temps. Les faits ne cessent de les confirmer. On croit l'Africain, donc de surcroît le Noir, incapable d'une gestion démocratique d'une cité. On citera les cas du Sénégal, du Ghana, du Bénin, du Nigéria, de la Tanzanie ou du Botswana, ou d'Afrique du Sud, mais ce ne sont que des exeptions qui confirment les "stéréotypes racistes" collés à l'Afrique. De là à valoriser les bienfaits du colonialisme en dépit des crimes humanitaires qu'il comporte, on n'est pas loin du tout. J'ai pour ma part mon idée de la démocratie en Afrique telle que je l'observe depuis ma jeunesse. Même lorsqu'il m'arrive de parler avec des gens de ces pays, j'apprends des non-dits: certains de ces présidents qui ont quitté démocratiquement le pouvoir, ne l'ont pas fait sans avoir tenté de résister ou d'initier quelques tentatives dans ce sens. Quelque chose sonne faux chaque fois que nous évoquons ce terme "européen" dont les tenants et les aboutissants nous échappent foncièrement. La volte-face de Yahya Jammeh ne m'étonne pas outre-mesure.
Des lecteurs me traitent de pessimiste ou négativiste lorsque je soutiens que la démocratie n'est pas faite pour les Africains. Concept fondamentalement étranger à notre système d'organisation sociale, la démocratie nous a été imposée par la colonisation avec la création des états modernes issus du découpage de Berlin 1885. Nous devons encore apprendre la pratique démocratique, mais que des heurts sur ce chemin. Et, malheureusement, cet apprentissage comporte des détours et contours inattendus concoctés par les ambitions de quelques individus qui par la force prenent en ôtage leurs pays. J'ai bien dit, la force, c'est-à-dire la raison du plus fort. Qui a la force possède le pouvoir ou en dispose selon son gré. Le reste, appelez-cela, démocratie, c'est nul et non avenu. Vive Yahya Jammeh! Vive la loi de la Jungle!

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